« Je n’ai pas fait SIGMA pour faire la révolution »

« Je n’ai pas fait SIGMA pour faire la révolution », disait Roger Lafosse, créateur du festival SIGMA.

Le 14 novembre 2013, le CAPC inaugurait l’exposition rétrospective du festival SIGMA. Cet événement avant-gardiste réunissait entre 1965 et 1996 à Bordeaux le fleuron de la création artistique, sous toutes ses formes, une semaine par an.  La visite de presse était commentée par la directrice sortante et commissaire, Charlotte Laubard, et Patricia Brignone, commissaire scientifique de l’exposition.

Plus de 35 ans de festival devant mes yeux, le tout Bordeaux se souvient de l’agitation que provoquait la semaine de recherches SIGMA. Ça devait détonner de vivre ça, ces moments historiques de création en compagnie de noms plus prestigieux les uns que les autres : Miles Davis, Carolyn Carlson, Pink Floyd, les premiers pas de Zingaro, etc.

Je ne comprenais pas cette impression de mortuaire que je ressentais. J’étais insatisfaite alors que je me réjouissais au départ de découvrir ce festival dont j’avais entendu tant d’éloges. Puis je me demandais au fil de la visite : pourquoi exposer des archives pour un festival réputé plus que vivant ? Pourquoi ce sentiment dans l’exposition de « photocopies » de passéisme ? Pourquoi cette exposition est-elle à l’entrepôt lainé  alors que SIGMA en avait été évincé ? Que de questions. Pour m’éclairer, il fallait que j’en discute avec une personne qui avait vécu ce festival, balayé les rues bordelaises maintes fois, reniflé de près cet événement expérimental. Un seul nom : Thierry Lahontâa. Si tu ne connais pas Thierry Lahontâa, cher lecteur, je te recommande vivement cet artiste et son univers. Il joue avec les mots, revendique que « la qualité c’est de la merde », vide des tableaux historiques, détourne avec humour les objets du quotidien.

Né quasiment en même temps que SIGMA, Thierry Lahontâa a étudié à l’école des Beaux-arts de Bordeaux et depuis observe le monde culturel bordelais.

Thierry, c’était quoi pour toi SIGMA ?

TL : « Quand j’étais étudiant, j’étais avide de voir comment les gens tordaient le monde. J’aimais aller à l’atelier SIGMA, voir les spectacles qui allaient dans le sens de mon travail, explorer des pistes, me nourrir de choses, me servir de ce que j’allais voir comme lorsque je lis un livre ou vais au cinéma. SIGMA, c’était un truc en ébullition dans le sens : en train de cuire.

On allait voir des choses en mouvement, des choses non-abouties. On pouvait avoir peur, être surpris, s’en prendre plein la gueule. C’était du bruit, des couleurs, crade (j’aime bien l’idée d’arriver inquiet à un spectacle). On ne savait même pas ce qu’on allait voir, on avait seulement trois lignes de programme ! Et Youtube n’existait pas.

Il n’y avait pas de cohérence entre les spectacles, ni de temps ou d’action. Ce n’était pas poli avec un thème comme aujourd’hui où tout est dirigé d’avance. Maintenant, le public est ménagé, filtré, sécurisé et hygiéniste.

Le rapport avec le public pouvait à l’époque être violent jusqu’à l’outrage. Dans la pire des villes françaises bourgeoises, on pouvait recevoir dix litres de sang au cours d’un spectacle ! Le rapport direct au public était le fantasme des années 70 : tout le monde pouvait participer. »

As-tu rencontré Roger Lafosse, le créateur de ce festival ?

TL : « Oui, je connais surtout son fils. Il me racontait que Roger Lafosse venait d’un milieu guindé, verrouillé et réglé comme du papier à musique. Dans sa jeunesse, il était en retard au dîner alors que toute sa famille était à table comme tous les jours à la même heure. Roger Lafosse s’est endormi au volant de sa voiture et est rentré dans le platane juste devant la maison familiale. C’était l’inauguration de sa sortie de la vie bourgeoise, un geste fondateur. C’est certainement ça qu’on aurait dû exposer : une voiture dans un platane. »

Qu’est-ce qu’on pensait à l’époque d’un festival soutenu par la ville et son maire ?

TL : « Le soutien de Jacques Chaban-Delmas correspondait à une délégation totale de confiance. Aujourd’hui ce serait impossible. »

As-tu revécu un autre moment d’excitation artistique comme pouvait le créer SIGMA à l’époque ?

TL : « Je retrouve ça avec quelques artistes, le fait d’être surpris et stupéfait. Sinon, il n’y a pas d’équivalent. »

Qu’est-ce que tu penses de l’initiative du CAPC de présenter une exposition sur SIGMA au sein de l’entrepôt lainé alors qu’en fin de vie, ce festival s’était justement fait éjecté du même entrepôt par ce même CAPC ?

TL : « Pas grand chose. Ce que je trouve choquant, c’est Alain Juppé qui inaugure un festival qu’il a viré. Bordeaux est une ville qui oublie vite. Il n’y a pas de vague à part le Mascaret. C’était la force de Roger Lafosse : il savait dynamiter la ville. »

Dans le dossier de presse, on peut lire cette citation de Roger Lafosse : « Je n’ai pas fait Sigma pour faire la révolution. Je l’ai fait parce que je croyais avoir perçu de nouvelles sensibilités, des attitudes différentes, des fêlures dans le discours artistique et que je me disais que ce n’était pas possible que Bordeaux passe à côté de ça. » Elle est suivie de ce commentaire :  « C’est cet esprit qu’entend prolonger à sa façon cet événement (l’exposition) ». Es-tu d’accord avec cette dernière phrase ?

TL :  » Non. L’exposition m’a foutu une bouffée d’angoisses. J’ai vu un truc mort et définitivement mort. »

Aujourd’hui, quelle est ta vision de la culture à Bordeaux ?

TL : « Bordeaux est une ville de caves : les choses s’y passent en souterrain. Quand Bordeaux a candidaté pour la capitale européenne 2013, les institutions se sont aperçues de la création vivace à Bordeaux. Il faut aller la chercher dans les ateliers.

Je ne suis pas optimiste pour la culture à Bordeaux. Je ne fonde aucun espoir sur l’institutionnel. Je préfère faire sans. Je sais où je suis et où je ne serai jamais. Les institutions font l’art et le marché, le fabrique par leur choix. Je ne vois pas d’issue. Dès que les artistes sont dans ce circuit, ils sont cuits. Il faut rester un suramateur et ne jamais devenir professionnel. D’où la qualité, c’est de la merde. »

Un grand merci à Thierry Lahontâa de m’avoir accordé cette interview. Il inaugure ce samedi 30 octobre 2014 une exposition à Genève à la galerie Ligne Treize.

 Article précédemment publié sur My Global Bordeaux