jeu de lumières au Centre de recyclage Astria à Bègles.

Bordeaux La ville invisible avec InSitu Marathon Littéraire

L’association bordelaise Lettres du Monde proposait sa 2e édition du Marathon Littéraire ce joli mois de mai, pour rencontrer et faire résonner des lectures et des textes étrangers dans des lieux insolites de Bordeaux. J’avais participé avec beaucoup de bonheur à la première édition (cf. ce billet), et de nouveau partante avec mon appareil photo, mes oreilles, mes yeux et mes jambes pour parcourir d’autres paysages de littérature

La première lecture à laquelle j’ai assisté a eu lieu sur le site industriel du Centre de Recyclage Astria à Bègles

Le centre Astria construit en 1999 est un centre de tri et de valorisation qui traite les déchets de toute la communauté urbaine de Bordeaux. Il est dimensionné pour recevoir 30 000 tonnes produits recyclables secs par an. L’unité de valorisation est capable de traiter 255 000 tonnes de déchets ménagers par an. Bref un des plus grand centre de tri et de valorisation français installé en bord de Garonne. Ce lieu, et plus précisément sa terrasse se prêtait merveilleusement bien à la lecture de Villes Invisibles d’Italo Calvino, portraits oniriques voire horrifiques de villes imaginaires.
Il se trouve que ce livre m’avait été présenté lors d’un atelier d’écriture. Je ne vous ai pas dit que je participais à l’atelier d’écriture Ecrire ! Ecrire ! de Joël Zanouy ? Je vous raconterai cela une prochaine fois promis.
Ce jour là, après lecture de quelques extraits, il s’agissait pour les membres du groupe d’inventer leur propre ville imaginaire, en partant d’un nom de ville issu de l’anagramme de son propre nom.

Ma ville invisible

J’ai transformé Fabienne et Eneibaf puis Eneib pour être moins tête à claque ;0) Ce qui m’a amené à penser à l’Enéide puis du coq à l’âne à Egée mort dans la mer qui portera son nom. Bref aux récits fondateurs, aux épopées. Et la suite a coulé tout seul si j’ose dire… Les questions posées par les copains de séance (à quoi ressemblent ces habitants ? ont-ils une religion ? de quoi ont-ils peur ? …) à mi chemin de rédaction ont permis de relancer le récit. Je vous en livre le résultat du soir, en faisant tourner les photos

Eneib est une ville mythologique sortie des mers après que le héros du même nom y coulât son navire lors de la célèbre bataille du Xan. Pas tout à fait île, pas tout à fait mirage, elle flotte dans un entre deux et ruisselle sans fin. Les flots s’y déversent dans un flux continu partant du sommet (le mont Eneibaf culmine à 1200m.) jusqu’aux bas-fonds de la ville, parcourant toutes les rues, venelles et culs de sacs. Les habitants y sont forcément humides, mais n’ont pas l’air de s’en plaindre. Quelques problèmes de peau suggèrent parfois un pourrissement précoce entre chêne vermoulu et mousse champignonneuse. Les habitants aussi sont apparus soudain, comme la ville, sans souvenir d’une existence préalable. Ils se nomment tous Eneib, fils d’Eneib, mère d’Eneib de génération en génération et pour l’éternité. Leur vie et leur destin ne les préoccupent pas. Ils vont leur chemin et mènent bon train, en général des bas-fonds vers le sommet de la ville, en un flot continu comme pour remonter le courant qui lui part en sens inverse. Ils parlent peu, se saluent de temps en temps d’un : « Bonjour Eneib, comment tu vas ce matin ? » « Pas mal, et toi Eneib ? » ou bien « j’ai mal dormi, Eneib me fait une bronchite bulbeuse. »
Les maisons sont ouvertes, sans fermeture, ni portes ni fenêtres pour pouvoir laisser passer l’eau sans dégâts, les matelas sont à eau, on n’y boit pas.

Par contre on y mange, essentiellement du poisson évidemment qui nage à profusion dans toutes les rues de la ville dans tous les sens, et qu’il suffit de ramasser à la main juste avant son repas. Il est frais mon poisson ! Frais ! Les coquillages et crustacés vivent en bonne intelligence avec les habitants et il n’est pas rare de voir un enfant promener son crabe en laisse dans les rues. Le 15 juillet jour de commémoration de la disparition d’Eneib et de la titanesque bataille, on prépare un repas de fête autour de poisson séché, mets très recherché, que l’on sert le plus souvent sur un lit de corail et d’algues.

Les habitants d’Eneid sont des êtres très discrets, en tous points identiques à nous, n’oublions pas qu’ils sont les enfants de notre héros commun Eneib, grand brun les yeux noirs. Ils ne s’interrogent pas sur le sens de leur vie, n’ont donc pas de croyances, ni de religion, ils ont une seule peur : la sécheresse. En plein été, quand le niveau de l’eau baisse, que les flots en flux se tarissent et que l’océan semble plus lointain, ils pleurent. Organisent de grandes soirées de larmes animées par les plus sinistres d’entre eux, se racontent maintes fois la mort de leur héros Eneib, pleurent leurs morts, pleurent leur peur, pleurent en torrents, en cascades, pleurent tant et tant pour recouvrer le niveau des eaux. Un roulement est organisé, les plus endurants pouvant tenir le flot de larmes durant 24h. Les hommes sont les meilleurs pleureurs

Marathon Littéraire InSitu Lettres du Monde édition Mai 2016… A suivre…

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