C'est qui le type à côté de Fabienne ?

John Irving et la répétition

Il en est de la répétition comme du temps, elle nous aliène et nous libère.
Prenez par exemple la tâche ménagère, corvée quotidienne, marmoréenne, répétée indéfiniment, infiniment abhorrée ! Sysiphe dans son tonneau ricane avec les Danaïdes sur un rocher…
Plusieurs répliques possibles : il y a ceux (pratiques) qui sous traitent; ceux (malins ou inconscients) qui procrastinent; et puis, les autres… qui au final parviennent parfois à une certaine forme de détachement, de philosophie, et ce faisant en profitent pour réfléchir, méditer voire préparer le prochain article des Curieuses (;0) : les mains occupées, la tête libre !


J’appelle de mes voeux les douces, les bonnes, les espérées, les confortables, les répétitions doudous qui ronronnent et caressent. Un bon Irving fait partie de ces attentes. Un bon Irving, bien gros, bien lourd et qui dure bien longtemps…

John Irving, auteur américain révéré, la soixantaine, connu surtout depuis son grand succès « Le Monde selon Garp » en 1978. Fan(e) inconditionnelle de ses romans : son langage cru, ses histoires de quêtes (de père, d’identité, de bonheur) entre tragédie et farce, ses situations au comique décalé qui me font rire aux éclats, ses personnages rocambolesques, chaleureux, complètement foutraques, inadaptés, malheureux, obsédés et délicieusement attachants, c’est sa marque.

Depuis le début de ma longue histoire avec John Irving (en rêve littéraire seulement ;0), je guette au fil de ses livres les mêmes récurrences : où sont les ours, sera-t-il question de lutte (sportive), irons-nous à Vienne ? Pas trop d’accidents de voiture j’espère, ni de fellations funestes ! Le New Hampshire est-il toujours aussi beau, participerons-nous à des ateliers d’écriture et partagerons-nous les vicissitudes du métier d’écrivain ? …
De répétitions ? non. Des clins d’œil réinventés à chaque livre et qui donnent l’illusion d’entrer un peu dans la pensée de l’auteur : on sait, on a fait les rapprochements nécessaires, on marche dans la combine à faire de la vie du roman celle de son auteur, on croit même (suprême piège à lecteur sentimental) réussir à construire l’autobiographie Irving !

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Et voilà que je lis « A moi seul bien des personnages » / « In one person » in english, the last one sorti en Avril. 471 pages, beaucoup de choses à raconter, forcément…

Ce 13e roman est déroutant, et sacrément intelligent à plusieurs titres (ah !).
Cette fois, notre narrateur/auteur pousse le bouchon de la quête d’identité plus avant, car c’est d’identité sexuelle qu’il s’agit : homosexualité, bisexualité, transsexualité, transgenre… toutes formes de sexualités « différentes », et il ne nous épargne rien. Ce thème résonne tout spécialement dans l’actualité franco-française et ça tombe bien !

William Dean Abbott, alias Bill, grandit dans les années 60 à First Sister, petite ville du Vermont USA, dans l’absence d’un père et dans le secret de ses origines. Très vite, il s’interroge sur ses « béguins contre nature », « ses erreurs d’aiguillage d’amoureux », qui lui font préférer son beau père Richard, le cruel et beau lutteur Kittredge, ou la plantureuse bibliothécaire Miss Frot qui l’initiera à la fois à l’amour et à la littérature…

Dès les premières pages, Irving donne le la : on peut renoncer à ses idées mais pas à nos désirs. « Nos désirs nous façonnent », littérature et sexualité sont intimement liées. Dans cette histoire, Bill construit son identité sexuelle en même temps que sa vocation d’écrivain, accompagné d’une foule de personnages fictifs ou bien réels. Voici l’objet du livre.

Mort de madame Bovary, par Albert Fourié

Mort de madame Bovary, par Albert Fourié

On suit donc le parcours initiatique et littéraire de Bill sur plus de 60 ans entre Etats-Unis et Europe, sur fond d’histoire de l’homosexualité : gay-titudes, homophobie, sida, … et surtout amour sous toutes ses formes.
Attendez-vous à être entourés d’hommes, faibles de préférence, faillibles au mieux. Mention spéciale au délicieux grand-père de Bill : bucheron à la ville, il exprime son androgynie et son goût du travestissement sur scène, dans les rôles exclusivement féminins qu’il tient dans la troupe de théâtre amateur de la ville.
Quelle belle trouvaille pour parler de l’ambiguïté des genres, et de la manière pour chacun de la vivre. Qui est homme ? Qui est femme ? Quel intérêt à cette question ? Il n’y a pas de réponse, pas de certitude, il n’y a qu’illusion et souffrance; tendresse et humanité.

« A moi seul bien des personnages »/ « In one person » : ce titre se rapporte-t-il à Bill ou à Irving ?

John Irving sait merveilleusement bien enrichir son histoire, celle de ses personnages, par d’autres histoires : celles de Shakespeare, « le maître » (le titre est d’ailleurs une réplique de Richard II), Ibsen, Dickens, Tennessee Williams, Baldwin, Rilke, et de… Madame Bovary.
La littérature est au cœur de ce roman et de la vie de Bill, homme et écrivain. Ces auteurs et leurs personnages de papier l’accompagnent dans sa découverte de lui-même et font partie du théâtre de sa vie, son histoire, dans cette histoire, et dans ce livre que l’on tient en mains. La boucle est bouclée.

« Avec l’âge la vie devient une longue suite d’épilogues »
« C’est incroyable comme le temps cesse de poser problème lorsqu’on n’en a plus devant soi »

Shakespeare, le mâitre

Shakespeare, le mâitre

Références
A moi seul bien des personnages / John Irving, Paris : Seuil, Avril 2013

Lire aussi
Ma lecture de son précédent livre Dernière Nuit à Twisted River sur le blog de l’ami Rémy
Ecouter aussi
5 mai, John Irving invité de France Inter dans l’émission Cosmopolitaine (disponible jusqu’au 05/02/2016, merci le podcast)
22 avril, l’Humeur vagabonde (disponible jusqu’au 10/01/2016, re-merci le podcast et France Inter)

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