La dictature du schéma

Non pas que j’ai toujours été en couple ou toujours célibataire mais je me suis souvent retrouvée seule au sens physique stricto sensu. Quand je dis seule, j’entends pas forcément célibataire, juste seule dans mon quotidien. J’ai donc eu à faire régulièrement à des situations parfois gênantes, d’autres fois mignonnes mais le plus souvent bancales, parce qu’aujourd’hui j’ai passé la trentaine, que je ne suis toujours pas mariée et que je n’ai pas d’enfant.

Attention, je vais évoquer ici la solitude choisie même si, parfois, on la subit, nous, les solitaires. Le problème est qu’il arrive que le regard des autres rapprochent la première de la seconde. On se rend seule à un dîner, on revient seule encore une fois au Noël des parents. Les années passent, les amies s’installent en couple, les vacances se préparent par chiffre pair multiplié par les couffins qui poussent.

Au cours d’une « conférence de rédaction » avec ma copine de blog, j’évoque un article paru dans Le Monde qui a fait écho chez moi sur les célibataires « martyrisés » par les couples. Oui, les célibataires ou les gens seuls, des fois, on se sent à côté de la plaque parce qu’on nous y place. Vous me direz : « tu vas vite en besogne Curieuse, tu prends des raccourcis ». Pas tant que cela.

Il y a ces fameuses phrases que seuls les couples peuvent comprendre : « Tu sais quand ce sera le bon, tu le sauras touuuut de suite ». Ouais, barratin chinois, argot du Bénin. On les voit vivre leur amour, échanger des regards langoureux et surtout ils sont seuls ensemble. Toi, la fille seule, tu te sens exclue de vivre un bonheur comme celui-ci, tu le prends en pleine poire ce bonheur. Tu ne les jalouses pas puisqu’il n’y a pas de raison que tu ne le vives pas un jour toi aussi, ce grand bonheur. Et aussi que le propre d’une amie est de te réjouir du bonheur de ton entourage. Mais les couples qui te racontent leur relation te parlent dans une langue incompréhensible, font absolument touuuut à deux et agissent comme si rien d’autre ne comptait que leurs sentiments. Comment ne pas se sentir hors norme ? Parce qu’en plus, s’il y en avait qu’un seul couple comme cela autour de toi, cela irait. Mais non ! Ils se multiplient avec les années (les divorces aussi mais ça fera l’objet d’un autre article!).

 

Il y a ces regards lourds de sens : « 30 ans et toujours pas installée ni d’enfants ??!! Faut se dépêcher là!». Heureusement la science et Rachida Dati sont là. Mais bordel ! Je ne suis pas mal foutue, cessez de me regarder comme si la peste s’incrustait en moi. Les regards nous « dénormalisent », nous « associalisent ». De ce que nous, les trentenaires-seules, arrivons à nous construire la nuit dans nos rêves sans baisser les armes et continuer notre combat dans notre quête du NOUS AUSSI ON AURA DROIT UN JOUR DE COMPRENDRE ce langage de Babel des couples, les couples nous les détruisent un peu tous les jours avec une attitude parfois de dédain d’autres fois d’incompréhension. Ouais, on n’a pas de mioche, je préfère la brioche, et alors ?!

Il y a cette normalité nécessaire pour la construction d’une communauté mais qui aussi nous emprisonne. Lorsque mon amie Y. décide qu’elle n’aura pas d’enfant car (entre autre) elle réfute la théorie de l’instinct maternel. Lorsque mon amie X. hésite à faire un enfant car le monde ne lui semble pas assez hospitalier, qu’il y a bien assez d’enfants orphelins en ce bas monde…

poissons-rouges-insolite

Alors quoi ? Qu’est-ce que cela provoque ? Des interrogations qui peuvent se doubler de marginalisation. Elles ne revendiquent rien, juste expriment un droit à la différence. Différence de quoi après tout? Puisqu’elles ne font que suivre leur propre instinct. Doit-on les écarter d’un circuit, les regarder différemment ? Et pourquoi ne pas les exclure parce qu’elles sont allergiques au gluten ou préfèrent s’habiller en jaune plutôt qu’en bleu ? !

Il y a ces nanas qui n’assument pas aussi et font fuir. Elles sont belles, réussissent professionnellement, ont à peine passé la trentaine et se sentent assaillies par ce sentiment de culpabilité : elles auraient fait preuve d’égoïsme car elles pensent à leur carrière avant de s’intégrer dans le bon vieux schéma familial. Catastrophe et en même temps, humanité. Car au fond, c’est d’avoir vécu qui les mène là. Elles suivent le cours des choses, le fil des étés, des rentrées, des événements au boulot, des sentiments partagés ou non. Les années passent et elles aussi, au fond aspirent à ce cocon familial. Ou pas. Pas toujours facile d’assumer surtout quand la situation n’est ni tout à fait noire, ni tout à fait blanche mais se situe dans une zone de gris. Parfois, on est fière, d’autres fois on se morfond. Les couples ne nous aident pas toujours en essayant toujours de nous caser à tous prix avec le collègue du cousin ou en remarquant que le nombre impair va nous empêcher de faire un baby foot.

Source Vidberg Blog Le Monde

Source Vidberg Blog Le Monde

 

Il y a la famille qui vous voit revenir chaque Noël seule. Et le pire : elle en rajoute en vous demandant quand est-ce qu’ils seront grand-parents. Au fond, on le sait, on le sent : la famille vous juge instable et se dit que vous pourriez quand même faire un effort. Si on avait moins mauvais caractère peut-être que vos histoires de coeur dureraient plus longtemps! Car ils sont tous en couple et dans ce schéma. Si nos modes de vie sont différents, c’est parce que c’est VOUS qui déconnez. Mais oui, comme toujours!

Il y a ces phrases qui font mal, creusent le fossé, remettent du sel sur la plaie.

« Moi à ton âge, j’étais déjà parent deux fois. »

« tu devrais peut-être penser à congeler des ovules »

« t’as pas peur qu’on te refuse le poste ? Vu ton âge et ton célibat, ils vont se poser des questions. »

« toi, t’as le temps », genre quand t’es célibataire et sans enfant, t’es qu’une glandeuse.

Alors quoi ?

Souvent lorsque je regarde les mamans de mon âge, je leur dis qu’elles ont bien du courage. Souvent elles me répondent interloquées car pour elles, rien de plus naturel que d’avoir des enfants. Ce n’est pas ce que je dis. Je vous dis, mesdames, que vous avez bien du courage car aujourd’hui, on demande aux nanas d’être des Wonderwoman : non seulement les femmes doivent être d’excellentes amantes, de superbes femmes perchées sur 15 cm de talons, à la carrière pro accomplie ET en plus, il faut être une super maman. Dolto n’a qu’à se rhabiller. Je leur tire mon chapeau moi aux mamans qui prennent cet engagement fort auprès d’un être. Mais aussi, je compatis car bien trop souvent j’en vois céder à la déprime ou péter un boulon après le tout-en-même-temps-mari-boulot-maison-métro-gamins-médor-poisson-rouge. J’en veux à ces autres couples qui les auraient inciter à suivre cette voie trop rapidement.

Sculpture dans le parc de Bruxelles Warande

Sculpture dans le parc de Bruxelles Warande

 

Etre seule, être libre ? Suivre son instinct, être instable ? Réussir sa carrière, être égoïste ? Alors là les curieux, dîtes-moi qui prend des raccourcis ?!

Si cette différence était moins montrée du doigt, peut-être que nous, femmes du XXIème siècle on se sentirait moins décalée et dépassée. Alors qu’au fond, on n’a jamais été autant dans l’ère du temps.

Je m’amuse souvent à dire : « Et quoi ? Ma mère a brûlé son soutien-gorge en 68 pour que moi, aujourd’hui, j’ai le choix de ma vie, de mes choix, de me sentir libre. » Alors les couples, merci de respecter cela et de ne plus nous juger, nous les trentenaires seules, comme des oiseaux de mauvaise augure (parce qu’on aurait mauvaise influence sur les mariées-rangées ou comme la potentielle maîtresse de votre mari) mais juste comme des nanas qui ont une vie riche, pas moins intéressantes parce que nous sommes seules et avec une éthique.

mai 68

 

Pour ma part, j’ai pris mon temps et j’ai toujours vécu en suivant deux choses : mon instinct et l’adage « mourir sans regret ». Et vous ?